Manufactures Horlogères 4.0

Les marques horlogères ont considérablement modernisé leur outil industriel ces dernières années.

De la vallée de Joux aux Franches-Montagnes, en passant par les montagnes neuchâteloises et la Franche-Comté, ces régions reculées frôlant les 1 000 mètres d'altitude n'ont longtemps servi que de pâturages et de réserves de bois. C'est pourtant ici, à cause - ou grâce - à cette terre ingrate, recouverte de neige une bonne partie de l'année, que vont apparaître les premiers paysans horlogers. Une nécessité à l'époque, pour ceux qui devaient compenser le manque à gagner des longs mois d'hiver ; un mythe aujourd'hui, encore largement diffusé par les grandes maisons horlogères, soucieuses de défendre leur tradition et leurs savoir-faire.

Mais trois siècles plus tard, dans ces mêmes campagnes, les fermes-ateliers ont presque toutes disparu, remplacées par d'immenses bâtiments ultramodernes, qui ont poussé partout au milieu des champs. Beaucoup de marques rechignent encore à les dévoiler, craignant pour l'image d'Épinal de l'horlogerie suisse. Une vision idéalisée du secteur, lentement battu en brèche par une poignée de fabricants, qui prônent une industrie résolument tournée vers l'avenir, axée sur des outils de nouvelle génération, la digitalisation et l'interconnexion.

Le développement de l'horlogerie 4.0 s'inscrit dans «La tradition de l'innovation». Cette formule, dont abuse la communication horlogère, résume bien le grand écart que s'imposent beaucoup de marques: promotion de l'artisanat d'un côté, montres toujours plus high-tech de l'autre, avec notamment l'utilisation de matériaux innovants comme le silicium, le titane ou le carbone. Mais ils sont nombreux aujourd'hui à vouloir se départir de ce paradoxe. Car s'il était encore crédible de faire passer pour manuelle une production de 4 000 ou 5000 montres il y a trente ans, les volumes d'aujourd'hui - 7,2 millions de montres mécaniques en 2017 - ont obligé le secteur à fortement développer l'outil industriel. Des manufactures qui, pour la plupart, sont sorties de terre ces dix dernières années, à l'instar par exemple d’un site gigantesque de 92.000 m² inauguré à Bienne en 2012. En même temps que la quatrième révolution industrielle.

Le concept d'industrie 4.0 est né en Allemagne, dans le secteur de l'automobile. Il renvoie à l'histoire du développement industriel, qui vit successivement apparaître la force hydraulique et la machine à vapeur (1re révolution), la production de masse fondée sur la division du travail (2e) et l'automatisation (3e). La quatrième étape, comme le promet l'Internet des objets dans l'espace domestique, est de faire se parler les machines entre elles, les usines entre elles. Une chaîne de valeurs désormais capable de traiter et de réagir à des informations collectées directement sur les marchés - essentiellement par les Gafa aujourd'hui - ou captées en production.

Pour qui sait les exploiter, ces data ouvrent un champ des possibles phénoménal: devenu agile et modulaire, l'outil industriel pourra s'adapter à la demande en temps réel, non seulement en termes de volumes, mais également de types de produits. Avec, pour grande ambition, la fabrication de pièces uniques en série. «Ce n'est pas simplement une révolution technologique, c'est surtout une révolution culturelle, souligne Philippe Grize, directeur du domaine Ingénierie de la Haute École de l'Arc jurassien (HE-Arc).

Car la clé de la réussite, c'est l'échange d'informations, savoir s'ouvrir pour aller chercher de nouveaux partenaires.» En horlogerie, on en est encore aux balbutiements. Mais cette profonde mutation touche déjà tous les aspects de cette industrie. À commencer par la R&D. Auparavant limités au bureau technique, les outils 3D de conception assistée par ordinateur (CAO) prennent une place de plus en plus importante au sein de l'entreprise. Les logiciels les plus évolués - comme 3DExperience ou Creo - permettent non seulement de proposer des rendus visuels extrêmement réalistes, mais également de procéder à toute une série de simulations et de tests virtuels.

Aux Breuleux, dans les Franches-Montagnes, on a bien compris l'importance des technologies dernier cri. On les revendique même. Une manufacture des mieux équipées qui soit, de par la nature même des montres produites. Des pièces en effet d'une technicité extrême, utilisant des matériaux aussi exotiques que l'alusic, le phynox ou encore les nanofibres de carbone. Des matières qui nécessitent souvent des procédés d'usinage particuliers, comme l'électro-érosion ou le découpage au jet d'eau - le liquide sort à 1 200 m/s, soit quatre fois la vitesse du son. Un outil de production qui n'est tourné ni vers la quantité, ni vers la rentabilité, mais vers une qualité maximale et une souplesse totale. La créativité devient une valeur essentielle. La technologie n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'y arriver.

S'il est un domaine qui a connu une importante évolution ces dernières années dans l'horlogerie, c'est celui de la logistique. Il y a cinq ans une marque horlogère a inauguré un impressionnant centre de stocks des composants et des produits. Une autre inaugurer sa nouvelle «manufacture industrielle». Avec un volume de quelque 700.000 montres par an, cette marque a développé une usine futuriste, où l'efficacité des procédures tient lieu de philosophie. Dédié à l'assemblage des différents éléments de la montre (emboîtage du mouvement, pose des aiguilles, du cadran et du bracelet), aux contrôles ainsi qu'à l'emballage, ce bâtiment de cinq étages est équipé des dernières technologies en matière de flux de production. Cœur névralgique du complexe, cube à l'intérieur du cube, un centre de stockage s'élève sur trois niveaux et n'est visible que par de petits hublots. À l'intérieur, deux robots évoluent dans une atmosphère raréfiée, à une vitesse de 4 m/s dans les trois dimensions pour un rythme de 1 400 opérations par heure. Plus de 30.000 boîtes de composants peuvent ainsi être gérées, pour ensuite être automatiquement convoyées jusqu'à l'un des 350 employés.

Un réseau d'acheminement intelligent est capable de lire les informations contenues dans les puces RFID de chaque boîte, offrant un niveau de production constant et homogène. Toutes les opérations sont finalement scannées, permettant non seulement une traçabilité complète des composants et un monitoring permanent de la production, mais également l'automatisation de certaines tâches jugées rébarbatives.

Une autre marque, de son côté, a toujours revendiqué des équipements avant-gardistes. Construite en 2014 dans les hauteurs de Neuchâtel, sa manufacture n'est toutefois ouverte aux visiteurs que depuis quelques mois. C’est une compagnie d'ingénieurs, la manufacture est par conséquent à la pointe de l'ingénierie. La marque est l'un des seuls fabricants haut de gamme à communiquer ouvertement sur l'enjeu stratégique que représente la collecte de données. À toutes les étapes de la production, du façonnage des composants aux contrôles de sortie des montres, en passant par les tests de qualité et l'assemblage automatisé des mouvements, des centaines d'informations sont récoltées et analysées grâce à des puces RFID. Une démarche qui a permis de mettre sur pied une équipe d'améliorations continues, capable de parer aux problèmes de fabrication en temps réel. Conséquence directe: un modèle sorti en 2017 à 50 exemplaires, propose une garantie de 50 ans. Une première dans l'industrie horlogère!

Mais les informations proviennent aussi du terrain: une application développée à l'interne permet de documenter précisément l'origine d'une panne ou d'un défaut, via le service après-vente ou le détaillant. Des remontées quotidiennes des marchés sont par ailleurs une mine d'informations pour gérer au plus juste les stocks et adapter la production à la réalité des ventes. On ne peut améliorer que ce que l'on mesure. On a donc défini le champ de data qui intéressait le plus et y a alloué des ressources, informatiques et humaines. Mais tout cela est très évolutif, le but étant au final de capter la demande en amont et de suivre les produits le plus longtemps possible en aval.

Comme tous les secteurs industriels, l'horlogerie se modernise partout et à tous les niveaux, même dans le luxe. Les marques adaptent leurs discours à cette réalité. Au risque de faire disparaître l'image naïve du vieil horloger penché sur son établi. Mais les bénéfices sont bien réels: qualité et précision des mouvements accrus, matériaux toujours plus techniques, raccourcissement des délais de livraison, allongement des garanties. Et pour le reste, il y aura toujours des artisans.

Source : Le Figaro.

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